Date de crĂ©ation  2014   -   Jacques GUILBOT  

Marche/ArrĂŞt musique

Avant-propos

Nous remercions très vivement,

Malick Samba LY, ancien chef du village, qui a bien voulu répondre à nos interrogations et lever le voile sur les événements véhiculés par la tradition orale.

Interview rĂ©alisĂ©e par Mr  RĂ©gis Bouttet ancien maire de Saint Pierre de Boeuf. (dĂ©cembre 2009) 

 

Depuis plus de 20 ans, nous sommes en relation, par jumelage, avec le village de Diaranguel (Sénégal). Il nous paraissait important de permettre à toutes celles et ceux qui n’ont pas la possibilité d’aller là bas au Sahel, de découvrir ce village.

Origine et Histoire  (selon l"une des lĂ©gendes racontĂ©e)

Il y a longtemps, bien longtemps, comme venant du fond des âges, du temps oĂą le fleuve  SĂ©nĂ©gal s’écoulait en fleuve tranquille en pĂ©riode sèche, et pouvait ĂŞtre dĂ©vastateur Ă  la pĂ©riode des pluies (hivernage).

 

 Il y  avait lĂ , sur la rive droite du fleuve (cĂ´tĂ© Mauritanie) un village du nom de KonĂ©, oĂą vivaient les ancĂŞtres des familles de Diaranguel d’aujourd’hui. Ce village Ă©tait souvent la proie des fameuses razzias mauresques, qui semaient  peur et panique, et dispersaient les familles. Les habitants dĂ©cidèrent de mettre le fleuve entre l’envahisseur et eux en dĂ©plaçant leur village sur la rive d’en face.


La tradition orale raconte qu’un dĂ©nommĂ© Dieng, Ă  la suite d’une discorde familiale, partit de HaĂ©rĂ© M’Bara situĂ© plus au nord, avec un seul dĂ©sir, descendre vers le sud, traverser le fleuve Ă  un endroit propice. Ainsi  arriva-t-il …à  la tombĂ©e du jour Ă  KonĂ©.

Comme il n’y avait pas de pirogue pour traverser le fleuve, il décida de prendre du repos et d’attendre le lever du soleil.

 

Au petit matin, il dĂ©cida donc de traverser Ă  pied. L’entreprise Ă©tait risquĂ©e, mais rien ne pouvait l’arrĂŞter. Rassemblant ses quelques affaires, il en fit un baluchon qu’il mit sur la tĂŞte. Il pĂ©nĂ©tra et s’enfonça dans les flots, le bâton Ă  la main, sondant les fonds pour trouver « le guĂ© Â». Pas Ă  pas, petit Ă  petit, rĂ©sistant au courant, trĂ©buchant, allant  tantĂ´t en amont, tantĂ´t en aval, il parvint plusieurs heures après sur l’autre rive, Ă©puisĂ©. LĂ , il sĂ©journa un certain temps Ă  l’ombre des tamariniers et appela ce lieu « Diaranguel Â» qui n’était rien d’autre que son prĂ©nom.

 

Mais Dieng n’avait qu’en tête d’aller encore plus loin.

Il quitta donc un beau matin les lieux, reprit sa marche jusqu'à M’Boumba où il fit définitivement souche sous le nom Wane.

 

La voie était ouverte… c’est alors que les habitants de Koné prirent la décision d’organiser la grande expédition pour déplacer leurs familles sur le windé (lieu abandonné). Ainsi fut fondé le village de Diaranguel que nous connaissons aujourd’hui.

 

Tandis que le village de Diaranguel s’établissait sur cette nouvelle berge du fleuve, certains de ses habitants crurent  bon de revenir sur leurs pas et de retraverser le fleuve SĂ©nĂ©gal. 

Ils fondèrent le village de Thiodji N’Gouli,  aujourd’hui Garabol situĂ© Ă  environ 10 km Ă  l’intĂ©rieur du territoire Mauritanien. 

 C’est pour cela que traverser le fleuve, donc la frontière, n’est pas un problème pour les Diaranguelois, car pour eux lĂ -bas…c’est chez eux.

 

Au village la vie s’écoulait selon les traditions des Alpoulars (Toucouleurs), ethnie établie tout au long du fleuve de St Louis jusqu’au Mali.

La structure sociale de Diaranguel s’articulait autour :

 

des TorobĂ©s (cultivateurs),

des Soubalbés (pêcheurs cultivateurs),

des Sétbés (gardiens des récoltes),

des Safalbés (tanneurs de peaux),

du DiawambĂ© (conseiller  Â«dit le malin»),

du ou des Wayloubés (forgerons),

des Aouloubés (chanteurs griots),

des galoucodés (captifs)

des Peuls (éleveurs) ces derniers vivant à l’écart du village dans des hameaux à cause des animaux.

 

PlacĂ© sous l’autoritĂ© du chef de village entourĂ© du dialtabĂ© (le vĂ©tĂ©ran des pĂŞcheurs), du marabout, du diagaraf (intendant des cultures de Wallo et DiĂ©ri),  de l’imam et ses adjoints, on vivait au rythme des saisons, en quittant le village Ă  partir de juin-juillet pour passer la pĂ©riode des pluies dans le DiĂ©ri (Ă  GadiobĂ© pour mon interlocuteur), Ă©vitant ainsi les crues du fleuve tout en permettant d’assurer les cultures d’hivernage.

 

(Diéri est un terme géographique d'origine Toucouleur qui désigne les terres non inondables de la vallée d'un fleuve, par opposition au Wallo les terres cultivées dans la partie inondée par les crues annuelles du fleuve).

 

Le retour au village se fait en septembre pour cultiver le Wallo (cultures de décrues).

Cette migration annuelle cessa il y a un peu plus de 30 ans. Aujourd’hui elle n’a plus cours en raison des aménagements du fleuve.

 

Partir dans le Diéri était une véritable expédition, car Diarangel est situé sur une île (l’île à Morphil). Pour atteindre Gadiobé il fallait traverser le Doué (bras du fleuve Sénégal), avec familles, vivres, bétail et matériel.

 

Une petite explication s’impose !

L’île à Morphil, au cœur historique du Fouta (région nord du Sénégal), est enfermée entre le fleuve Sénégal au nord et la rivière le Doué au sud. Une étroite langue de terre basse, longue de plus de 100 km, parfois marécageuse. Les villes sont Podor à l’ouest et Saldé à l’est.

 

Son nom signifie littĂ©ralement « l’île aux ivoires Â», car les Ă©lĂ©phants y vivaient. On dit mĂŞme qu’il y avait un cimetière Ă  Ă©lĂ©phants qui attira bien des trafiquants.

Les éléphants ont disparu depuis les années 1960.

Les principales cultures sont le mil, sorgho, maĂŻs, manioc, niĂ©bĂ©, courge,  patate douce, arachide….

 

A cette Ă©poque lĂ , les rĂ©coltes sont pour partie soumises Ă  rĂ©partition. Chaque cultivateur remet 1/10ème de sa rĂ©colte au « diagaraf Â»  qui en fait la rĂ©partition suivante : une part pour « ardo Â»  gĂ©rant des terres du diĂ©ri et de wallo - une part pour lui-mĂŞme, intendant sous les ordres de ardo - une part pour le village.

 

Les soubalbés, souvenez vous… les pêcheurs, ont un rôle important car leur métier n’était pas de tout repos, présentant même des risques certains. Les pirogues sont des embarcations à faible stabilité et quand il fallait affronter les crocodiles ou faire fuir les lamantins, c’était parfois périlleux et dangereux.


Les soubalbĂ©s chassaient les crocodiles Ă  l’aide de « denguĂ©rĂ©s Â», lances fabriquĂ©es spĂ©cialement par les forgerons.

 

« Les crocodiles, il y en avait beaucoup, beaucoup… Â»

selon les dires…et les plus jeunes finissaient dans la marmite.

Les accidents Ă©taient rares.

 

Est-ce parce que les soubalbĂ©s Ă©taient très expĂ©rimentĂ©s ? Il n’empĂŞche qu’un jour oĂą le fleuve s’était retirĂ©, des crocodiles Ă©taient restĂ©s dans une mare Ă  proximitĂ© du village. Les pĂŞcheurs sont venus pour les tuer, mais l’un d’eux eut la jambe happĂ©e par un gros crocodile, qui  la lui brisa en trois endroits.

Cela peut donner des frissons dans le dos, mais aujourd’hui il n’y a plus rien à craindre, les crocodiles ont disparu depuis les années 1950-1960.


On raconte qu’une très belle jeune fille du village descendit un jour au fleuve pour y faire sa lessive. Après avoir fini son travail, elle eut envie de se baigner nue dans le fleuve.  Comme elle nageait avec dĂ©lice dans l’eau turquoise, elle aperçut, non pas un crocodile mais sa belle mère qui s’approchait de la berge. Elle ne pouvait pas sortir de l’eau dans sa nuditĂ©, car c’eut Ă©tĂ© un dĂ©shonneur coupable. Elle se mit Ă  prier afin que le ciel lui vint en aide. Sa prière fut exaucĂ©e, son corps se transforma, une grande queue nageoire enveloppa ses jambes, et elle prit l’apparence d’un lamantin.


Cette belle histoire, ne dément pas la légende des sirènes qui trouve son origine avec les lamantins.

De mĂŞme,  le chant des sirènes est assimilĂ© Ă  celui des lamantins (il serait en effet comparĂ© Ă  une lamentation). Le lamantin est un mammifère herbivore très inoffensif, doux et qui se laisse approcher par l’homme. Il peut mesurer 4 mètres de long et peser 800 kilos Le « liwougou Â» d’après la rumeur villageoise se dĂ©fendrait en expulsant par les naseaux un gaz nausĂ©abond.

 

Dans l’île à Morphil, il n’y avait pas que des éléphants. Les autruches étaient présentes. Mon interlocuteur se souvient, quand il était enfant, qu’un de ses parents en avait élevé une pour la manger.

La brousse Ă©tait beaucoup plus dense, et la faune importante : lions, lionnes, hyènes, phacochères…


Le village devait se protĂ©ger  pour Ă©viter aux lionnes de venir la nuit Ă©gorger et emporter chèvres ou agneaux . En effet les torobĂ©s possĂ©daient, et possèdent toujours, du bĂ©tail bien qu’ils ne soient pas des Ă©leveurs comme les peuls. Le bĂ©tail est un appoint et non pas une activitĂ© principale. Le bĂ©tail est abattu pour les besoins et Ă©vĂ©nements familiaux ou religieux. Un bĹ“uf  pour un mariage, un bĂ©lier pour la fĂŞte de la Tabaski, un chevreau pour honorer des visiteurs…


Chaque village appartenait  Ă  un clan. Diaranguel appartenait au clan des IrlabĂ©s (SaldĂ© TikitĂ©, PĂ©té…) et  les clans environnants Ă©taient : les Damga et des Guenards  (villages aux environs de Matam), les Toros (Diagana, N’Dioum…), les Laos (AĂ©rĂ©, Turbidel, M’Boumba…), les EbiabĂ©s (Galoya, Diaba…), les BossoyabĂ©s. Des luttes de pouvoir amenaient les clans Ă  s’affronter, Ă  se battre parfois violemment, avec des victimes et des prisonniers. Ainsi les vainqueurs faisaient des captifs (hommes, femmes et enfants). Les galoucodĂ©s appartenaient alors Ă  une famille et en Ă©taient les esclaves. Pour se libĂ©rer ils devaient verser une certaine somme d’argent.

 

Pour mieux comprendre, comment s’organisait la vie sociale Ă  Diaranguel  un rattachement Ă  l’Histoire de la rĂ©gion du fleuve apparaĂ®t nĂ©cessaire.

 

Cette rĂ©gion, appartenant au Fouta Toro, Ă©tait Ă  l’origine, selon nos connaissances, le territoire du royaume de « TĂ©krou Â». Son existence au IX ème siècle est attestĂ©e par des manuscrits arabes (nous sommes au dĂ©but de la pĂ©riode d’islamisation) et son nom serait liĂ© Ă  l’ethnie Toucouleur.

 

Les dynasties se succĂ©dèrent  jusqu’au milieu du 18ème siècle, l’une d’entre elle dura trois siècles.  En 1776 les Toucouleurs, en très grande partie islamisĂ©s, renversèrent la dynastie en place (DeniankobĂ©) en menant une guerre sainte. C’est ce que l’on appela la rĂ©volution torodo et l’islam fut dĂ©clarĂ© religion d’Etat du Fouta.

A partir de cette Ă©poque la caste des torobĂ©s reprĂ©sente le pouvoir religieux, crĂ©ant   une sociĂ©tĂ© thĂ©ocratique.

Ainsi, Ă  Diaranguel  la structure sociale s’organisa   autour des castes traditionnelles dont l’influence Ă©tait forte, puisqu’on ne se mariait qu’entre familles de la mĂŞme caste. La caste dominante des torobĂ©s, plaça la religion au centre de la vie sociale du village.

 

Nous venons de traverser allègrement quelques siècles. En l’absence de sources Ă©crites ou de vestiges monumentaux dans cette rĂ©gion, les seules donnĂ©es sont issues de la tradition orale et ces informations suggèrent  que le peuplement du SĂ©nĂ©gal s’est fait par le nord, donc par cette rĂ©gion du fleuve.

Les Toucouleurs sont originaires de la vallée du Nil et se sont métissés avec les Peuls et les Sérères.

Mais notre connaissance du passĂ© de Diaranguel ne s’arrĂŞte pas lĂ . La pĂ©riode de  la colonisation a Ă©galement marquĂ© la vie de la rĂ©gion.


«  Pendant toute la colonisation, il fallait nous sĂ©parer (dans le sens de diviser) pour pouvoir nous commander Â» ainsi s’exprime mon interlocuteur, qui connu la fin de la colonisation.

Et pour Ă©mailler son propos, de faire remarquer qu’il y avait quatre agglomĂ©rations oĂą les habitants Ă©taient « citoyens français Â» (St Louis, Rufisque, GorĂ©e, Dakar) partout ailleurs les habitants Ă©taient « sujets français Â».

 

Retour historique

 

Au XV ème , les navigateurs portugais à la recherche de la route des Indes débarquèrent sur la côte ouest de l’Afrique.

Au XVI ème , début de la traite des noirs organisée par les portugais, installation des hollandais à Gorée.

De 1626 Ă  59,  pĂ©riode de colonisation par les Français du site de St Louis

Fin  du XVI ème , les Anglais et les Français se disputent St Louis et GorĂ©e

 

En 1814 par le traité de Paris, le Sénégal est attribué à la France et, durant ce siècle, s’est structurée la présence française, mais aucun blanc ne s’est établi dans le secteur de Diaranguel.


L’école française crĂ©Ă©e en 1894 Ă  SaldĂ©, village situĂ© Ă  5 km, est l’une des premières traces de l’influence française, dans l’île Ă  Morphil. Son  premier instituteur Ă©tait sĂ©nĂ©galais et se dĂ©nommait  Racine Sow (prĂ©nom très Ă©vocateur pour un enseignant).

Chaque village avait obligation d’envoyer un certain nombre de garçons à l’école à partir de l’âge de 8 ans. A Diaranguel le choix se faisait par tirage au sort.

A SaldĂ©, siĂ©geait le chef de  canton qui avait autoritĂ© sur les chefs de villages.

 

Lui-mĂŞme Ă©tait sous l’autoritĂ© du commandant de cercle rĂ©sidant Ă  Podor.

 

Le commandant de cercle Ă©tait français ; les chefs de cantons Ă©taient des SĂ©nĂ©galais nommĂ©s par les Français.

Tous les hommes âgĂ©s de 21 ans Ă©taient convoquĂ©s Ă  SaldĂ© pour ĂŞtre examinĂ©s par un mĂ©decin militaire (français) qui dĂ©cidait de leur aptitude aux besoins militaires ; il y avait aussi des jeunes qui Ă©taient volontaires.

 

Les villages devaient fournir de la main d’œuvre pour les corvées, pour la construction ou l’entretien des routes, mais parfois le chef de canton en profitait pour faire travailler son champ par les villageois


Pour communiquer entre le commandant de centre et le chef de canton et vice-versa, les plis circulaient de village en village entre SaldĂ© et Podor (100 km) et jamais il n’y a  eu un pli de perdu.

 

Les blancs passaient parfois Ă  Diaranguel, il s’agissait  surtout de militaires, de gĂ©ographes …  les enfants se sauvaient, ils avaient peur des blancs et des uniformes, car ils n’avaient pas l’habitude d’en voir.


Durant le XXeme siècle, le SĂ©nĂ©gal contribua fortement Ă  l’effort de guerre français : guerre de 14-18, guerre de 39-40, guerre d’Indochine, guerre d’AlgĂ©rie ; que ce soit avec  les unitĂ©s des tirailleurs sĂ©nĂ©galais ou bataillons de zouaves.


Deux Diaranguelois sont morts pour la France et une dizaine furent combattants en tant que tirailleurs sénégalais

 

Nous avons, dans le cadre du jumelage, eu l’honneur de faire connaissance avec monsieur Gadio ancien combattant en 39-40, mĂ©daillĂ© militaire, rescapĂ© du massacre de la bataille de Montluzin  (entre Chasselay et Limonest) au nord de Lyon.

Voir extrait de la cérémonie des signatures du jumelage le 18 septembre 1988

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